15 mars
"Non, non et non! Hors de question que je reprenne l'affaire familiale. J'ai deux autres frères qi, eux, se feront un plaisir de voyager au Japon et aux Etats-Unis pour vendre ton Bordeaux. En plus, je ne supporte plus ce château. Je m'y ennuie, j'ai besoin de me découvrir, de connaître le monde...C'est à dire voir ce qui se passe ailleurs que dans ce parc ¬superbe, entre-nous soit dit. Je veux aller vers les gens, leur parler, leur transmettre mes passions...Bref, bien vivre ma vie et non celle que l'on voudrait me faire vivre. Père, je m'en vais".
Alors maintenant que mon discours est prêt, je dois assumer et affronter. Choisir le moment, la situation adéquate, l'endroit...De préférence, pas trop loin de la porte d'entrée pour préserver la collection de céramiques romaines de Maman et surtout pour pouvoir prendre mes jambes à mon cou à la première réaction du patriarche qui, à mon avis, ne me laissera pas le loisir d'aller jusqu'au bout de ma prise de parole.
D'ailleurs ici, on ne prend jamais rien. "La parole est d'or, le silence est d'argent". C'est là que le bât blesse. Chez nous, le silence est de diamant. Pourquoi s'embarasser de mots quand un "oui" suffit? Le "Père" est même de trop...On se contente donc de "oui", "non", de petites onomatopées, de sourires volés... Et à table, on respire par les yeux. Remarquez, c'est la meilleure façon de ne pas engendrer de maigrichons.: "Tu vas voir que c'est la grappe qui va finir par le porter! Y a qu'ses yeux qu'il muscle avec ses putains de livres!"
Voilà mon malheur...Moi, Eugène de Fonterelle, aîné de deux amibes de 98 et 111 kilos, je ne fais vraiment pas le poids, le mot est faible, avec mes 71 kilo pour 1,84 mètre.
Non, je ne supporte pas les orgies des vendanges. Non, je ne supporte pas les plaisanteries grivoises que ma soeur subit, dans l'unique espoir de se faire culbuter dans les caves, car, fiançailles obligent, dans toute bonne famille catholique qui se respecte, rien avant le mariage, c'est-à-dire dans deux ans. Et je la comprends, la pauvre Eléonore, condamnée d'aller jouer les potiches au bras de Louis-Henry, que je suppose être friand plus de voile que de moteur. Donc, première mission pour lui, proccréer puis virer toutes les bonnes...tellement plus virils ces hommes en livrée que ces bécasses avec leur tabliers en dentelle et leurs coiffes ridicules...
On appelle ça un mariage de convenance. Père réussira à récolter un petit titre à accoler à sa particule. Parce que, ce que personne en sait, c'est que notre "de" Fonterelle est né d'une inscription sur le registre faite à la naissance arrosée d'un de mes aïeux, simple vendangeur qui, au pressoir, jeta "involontairement" le seigneur du domaine de l'époque.
Quant à l'autre "mignon" ( plus approprié dans son cas que "lopette") le quart des terres lui permettra de restaurer ses écuries et donner de généreux pourboires à son nouveau personnel...
Mais je m'égare, je m'égare, et avant tout, je me permets de vous présenter mes excuses sur les futures digressions qui apparaîtront tout au long de mon histoire.